Le CAMO, une histoire de rencontres

Que s’est-il vraiment passé durant cet été 2017 ? Un soubresaut, une prise conscience, un changement de regard, un ras le bol … plus certainement il y aura eu des rencontres :
— celles faites individuellement avec ces jeunes soudanais dans les rues de Ouistreham où se sont engagées quelques premières conversations sur leurs conditions de vie et quelques premières actions ;
— et celles hasardeuses et soudaines sur des parkings avec d’autres aidants à qui on a osé confier son désarroi et sa volonté d’agir.

Le Collectif d’Aide aux Migrants de Ouistreham est une grande et belle histoire de rencontres :
— de celles qui vous font oser ce que jamais vous n’auriez imaginé capable ; qui vous donne de la force et de l’envie pour franchir le pas ;
— de celles qui vous font découvrir des alter egos qui partagent vos convictions et vos indignations ;
— de celles qui vous permettent d’aligner enfin vos pensées, vos dires et vos actes.

Mais la rencontre déterminante restera celle de ces jeunes venus hanter nos rues, nos copains comme on les appelle, ces jeunes présentés comme dangereux et pourtant si gentils, courtois et souriants.
Cela aura été une affaire d’émotion sachant le récit de voyage et les dangers nombreux qu’ils ont bravés. Et il y aura eu aussi la colère de les voir abandonnés à leur sort, voire de la honte devant l’inaction des pouvoirs publics.

Pour plusieurs d’entre nous, à les côtoyer, nous pensions à nos enfants dans une situation pareille. Pour d’autres, c’était l’incompréhension de les voir encore livrés à eux-mêmes, sans être secourus après tant d’épreuves et de dangers sur la route.

A l’époque, dans l’été 2017, quand on interrogeait un jeune sur son dernier repas, les réponses variaient : entre 2 et 3 jours sans nourriture, ou lorsqu’il pouvait s’alimenter cela restait très frugal.
Tout de suite, il aura fallu cuisiner pour palier l’urgence. Le grand bonus, ce fut ces moments chaleureux et conviviaux d’échanges et de dialogues et dans un petit coin de nous mêmes, la fierté et le plaisir d’avoir fait ça.
Aujourd’hui, nous avons cinq jours de distribution hebdomadaire. Nous avons été suivis et rejoints par d’autres associations, comme les restos du cœur, ainsi que des particuliers qui viennent nourrir les copains.

Aujourd’hui, la faim n’est plus un problème à Ouistreham.

Leur fournir des vêtements, aura été la seconde évidence. Depuis combien de temps portaient ils leurs affaires ? Il fallait leur trouver un change, du linge propre, des sous vêtements, des chaussettes moins usées, une nouvelle paire de chaussure et puis à l’entrée de l’automne des sweat-shirts et des blousons. Aujourd’hui des pulls, des bonnets, des écharpes et des gants. L’hiver nous fait peur. On redoute le pire.
Un nouveau miracle fût l’arrivée d’infirmières et de médecins. Tout de suite, on découvre une autre réalité allant de la bobologie, aux blessures plus importantes survenues durant la migration jusqu’aux stigmates de la guerre au Soudan voire peut être le résultat de tortures. 20 professionnels de santé sont actifs chaque semaine durant les distributions et ils sont continuellement sollicités.

Aujourd’hui, faute d’avoir obtenu un lieu pour mettre tous ces garçons à l’abri, nous avons créé le Camododo.

Il s’agit d’encourager et d’accompagner ce que certains ouistrehamais ont déjà fait spontanément : proposer une douche, un repas et surtout un couchage ; passer un peu de temps ensemble devant un café ou un thé, un jeu de dominos ou une console ; écouter de la musique soudanaise ou regarder ensemble la télévision.

Le fol espoir est d’arriver à temps, avant le cœur de l’hiver, à mettre tout le monde à l’abri, au moins chaque nuit, quand la journée est finie pour eux, qu’aucun camion ne viendra plus et que le dernier bateau sera parti.

Parallèlement, nous avons monté une association d’aide au financement de nos actions, le MOCA. Il faut financer encore et encore des achats de vêtements, de produits d’hygiène, de nourriture et espérons le, prochainement, la location d’un local.

Les idées ne manquent pas pour la suite. Le CAMO est une dynamique. L’envie de construire ne tarit pas et les projets les plus nécessaires comme les plus fous vont bon train.
Il en aura fallu un grand culot ou une inconscience tout aussi immense, pour que l’on se risque à créer ce collectif et progressivement définir toutes ses missions. En septembre, on n’osait à peine penser que l’on pourrait être rejoint par d’autres habitants ; être une vingtaine à la fin de l’année nous aurait satisfait.

Aujourd’hui et en quatre mois, c’est environ 150 personnes qui s’activent chaque semaine pour assurer les missions du CAMO et 600 amis qui nous soutiennent sur les réseaux sociaux.

La route est encore longue et sans doute la problématique perdurera encore des années à Ouistreham. Le CAMO devra se prémunir de l’usure et de ses dangers ; cultiver sa force et l’innocence de ses premiers instants qui auront été décisifs et salutaires pour tous.
Les semaines passent, et l’on poursuit et augmente les rencontres pendant les distributions. On fait connaissance avec les nouveaux, aidants comme migrants. On construit de nouvelles relations ; on se parle, on partage et on s’attache.
Et de temps en temps « la nouvelle », celle que l’on attend. Un copain est passé. Il est à Londres, à Liverpool ou à Birmingham. Il aura été apparemment reçu rapidement par l’immigration et trois jours plus tard aura retrouvé sa famille.
Enfin la fin du voyage, et sans doute la paix de l’esprit et le repos pour le corps après tant de mois et parfois d’années sur la route pour donner vie à son rêve.

Et nous on reste ici avec cette joie mêlée de tristesse en raison de l’attachement qui s’est noué et l’envie d’aller les retrouver un jour en Angleterre pour voir si tout se passe bien.
Cette belle et grande aventure est une expérience de citoyenneté nouvelle qui se cherche, se pense et s’écrit dans l’action. Ce chemin collectif et démocratique est tout autant celui de l’urgence que celui de la réflexion. Nous avons fait ce choix de combler un vide d’humanité, sans demander ni attendre rien de personne. Il n’y avait pas de mode d’emploi et chaque jour nous avançons pas à pas, en inventant au fur et à mesure nos modalités et nos principes.

En espérant qu’un jour disparaîtra la honte de voir la France si mal incarner ses valeurs républicaines sans parler aujourd’hui de l’inquiétude d’entendre ces projets de durcissement de la question migratoire.